Le livre de Kells, Sorj Chalandon, Grasset, 2025.
Cette recension est parue dans la revue À bâbord, no 109.
Des débuts tourmentés de sa vie d’adulte, Sorj Chalandon tire un roman terrible de vérité. Parti de la maison familiale à dix-sept ans pour échapper à un père violent et raciste, livré à la condition de sans abri, luttant au jour le jour pour survivre, il sera rescapé par les maoïstes de la Gauche prolétarienne. Si le parcours d’un jeune révolté est digne d’intérêt en soi, la valeur du roman réside beaucoup dans le témoignage, par un acteur de l’intérieur, sur la mouvance d’extrême-gauche en France après mai 68.
Le Livre de Kells fait référence à un célèbre manuscrit du moyen âge irlandais. Un ami d’enfance avait fait connaître à Sorj le codex, dont les enluminures lui avaient fait forte impression. Dès les premières rencontres sur la route, de Lyon à Paris, et dans les rues de la capitale, le fugueur constate que ses semblables s’affublent de surnoms. Pour ne pas être en reste, il se nommera Kells. Après des mois de misère et de famine, il est intrigué un jour en voyant des jeunes vendre à la criée le journal La cause du peuple. Ses regards insistants suscitent la méfiance des maoïstes, avant que ceux-ci comprennent être en présence d’un jeune en déroute. À la fois par intérêt et par compassion, un petit groupe lié à la Gauche prolétarienne (GP) le prend sous son aile. Kells quitte la rue, est affranchi du souci quotidien de survie matérielle, pour accéder à une réalité où sourdent les questions morales.
On découvre avec Kells la grande diversité des tendances politiques d’extrême-gauche à Paris au début des années 1970. Ceux de la GP, communément appelés les «maos», comptent dans leurs rangs des cellules d’action directe. Kells est intégré dans l’un de ces groupes. Ces bagarreurs font justice, corrigent les préfets de discipline zélés, terrorisent les contremaîtres harceleurs, tabassent les abuseurs sexuels. Armés de barres de fer, de nunchakus, de cocktails Molotov, ils affrontent physiquement les policiers dans les manifestations, perturbent les événements tenus par les fachos d’Ordre nouveau. Pourtant, les maos sont aussi capables de bienveillance. Tous les jeudis, dans un bidonville de Nanterre, Kells aide les enfants d’une famille mauritanienne à faire leurs devoirs.
Malgré leur attitude frondeuse, nombre de combattants refoulent leurs doutes sur la portée réelle de leur action. Le meurtre de Pierre Overney par un agent de sécurité de l’usine Renault de Billancourt, en février 1972, cristallise les remises en question. Ouvrier et membre de la GP, Overney avait été licencié en raison de son activité politique à l’usine. Sa mort suscite une immense vague de sympathie, qui retombe au lendemain des funérailles. La stratégie de provocation de la GP se révèle une voie sans issue. L’organisation se saborde en 1973, au grand désarroi de nombreux militants. En note de fin, Sorj Chalandon précise que plusieurs de ses « copains » allaient s’enlever la vie dans les années suivantes.