Le capitalisme est un cannibalisme, Nancy Fraser, traduit de l’anglais par Laure Mistral, Agone, 2025.
Cette recension est parue dans la revue À bâbord, no 108.
Nancy Fraser est professeure à la New School for Social Research, une composante de l’université new-yorkaise The New School. Politologue et philosophe, elle est reconnue pour ses importantes contributions à la théorie critique et à la théorie féministe.
Dans cet essai originellement intitulé Cannibal Capitalism (Verso, 2022), Nancy Fraser développe une vision renouvelée de l’ensemble des tares structurelles du capitalisme. Prolongeant l’analyse marxiste, la théoricienne élargit la perspective et définit le système, au-delà de son caractère économique, comme un ordre social redevable à des composantes extra-économiques : « loin d’être autosuffisante, la production capitaliste vit aux crochets de la reproduction sociale, de la nature, du pouvoir politique et des populations expropriées ; or sa propension à l’accumulation sans fin menace de déstabiliser les conditions mêmes de son existence. » La proposition n’est pas que théorique. En montrant le lien structurel entre l’accumulation du capital et ses conditions sociales de possibilité, elle fonde la convergence des revendications économiques avec celles des courants féministe, écologiste, anti-impérialiste et antiraciste, dans un front uni anti-hégémonique.
Après avoir annoncé les couleurs de sa thèse en préface et exposé dans un premier chapitre les raisons pour lesquelles il faut élargir notre conception du capitalisme, Fraser consacre un chapitre à chacune des conditions d’arrière-plan nécessaires à la prospérité du système. Son analyse est chaque fois étayée d’un éclairage historique.
Elle expose d’abord le caractère structurellement raciste du capitalisme, celui-ci ayant toujours profité de la fracture entre, d’une part, des travailleurs « exploités » à qui sont accordées certaines protections sociales et, d’autre part, des travailleurs « expropriés », maintenus dans la précarité et très majoritairement racialisés. En second lieu, l’essai fait voir que l’actuelle crise mondialisée est due en grande partie au fait que le système dominant cannibalise le travail de soin, assuré surtout par des femmes et souvent non rémunéré, alors que cette composante sociale lui est vitale. Il en va un peu de même pour l’environnement, le capitalisme étant responsable de l’épuisement des ressources planétaires dont dépend son essor. Enfin, le capitalisme a besoin d’un cadre politique pour assurer son règne, mais il tend à se soustraire au contrôle de cette composante et à entretenir un déclin de la démocratie.
À de nombreuses reprises dans le cours de son exposé, Fraser rappelle que les crises générées par les contradictions inhérentes à ces arrière-plans du capitalisme sont inextricables, s’exacerbent les unes les autres, contribuant à la crise généralisée. Dans la dernière partie de son essai, la politologue s’appuie sur sa vision élargie du capitalisme pour nous inviter à élargir également notre vision du socialisme. Au-delà des pistes de réflexion spécifiques sur « les frontières institutionnelles, le surplus social et le rôle des marchés », elle appelle à la mise en commun des capacités pour la définition d’un socialisme du 21e siècle. La contribution de son essai à ce chantier me semble majeure.